Source : Le NouvelObservateur
Sans doute le commandant Balesteros aurait-il préféré n'avoir jamais connu Cyril de Lalagade. Son sourire enjôleur, ses manières de nabab, ses élans de générosité. Mais dans les boîtes et les soirées privées du triangle d'or, cette enclave du 8e arrondissement entre les Champs-Elysées et l'avenue Montaigne, où l'on dépense en une nuit l'équivalent d'une paie de commissaire, on finit toujours par tomber sur "Cyril". Surtout quand on travaille à la Brigade des Stups.
Gueule d'ange, allure de playboy, toujours entouré d'un essaim de jolies filles, le jeune homme veille à ce que chacun ait son comptant de plaisir. Héritier et directeur de l'une des plus anciennes maisons spécialisées dans les œufs d'esturgeon, il a depuis longtemps converti l'"or noir" en poudre blanche. C'est dans ses heures creuses, quand les lumières de la fête se sont éteintes, qu'il se rend dans le bureau du commandant Balesteros. Et ce sont ces rendez-vous réguliers qui valent au policier d'être entendu par l'Inspection générale des services (IGS), le 19 septembre 2006.
"Ce M. de Lalagade, dit alors le commandant,est quelqu'un qui fréquente beaucoup le milieu de la jet-set. Mon contrat moral avec lui est qu'il s'en tienne à l'usage des stupéfiants. En contrepartie d'une tranquillité relative que nous lui laissons, il nous apporte des informations." Un simple indic, le beau Cyril ? Bien plus que cela...
Aujourd'hui, "M. de Lalagade" est accusé de viols, d'actes de torture et de barbarie, d'"atteintes à la dignité par des pratiques proches de l'esclavagisme" sur de jeunes filles réduites, grâce à toutes sortes de drogues, à l'état d'"objets". L'intéressé, qui nie les faits, a été incarcéré le 5 juin pour avoir renoué avec l’une de ses victimes présumées, que son contrôle judiciaire lui interdisait formellement d’approcher. Il doit comparaître jeudi 7 juin devant la cour d'assises de Paris, mais demande le report de son procès.
Selon l'accusation, ses crimes ont été perpétrés lors de véritables marathons sexuels, dans des appartements huppés et des suites raffinées, à l'ombre de l'Arc de Triomphe. A l'ombre aussi du "contrat moral" dont se prévalait Lalagade et de ses relations avec un magistrat du parquet, François Margheriti, qui après avoir été son ami devint le compagnon de sa mère. "Cyril, il n'est pas allé en prison, grâce à moi", expliquait le substitut en juillet 2006, lors d'une conversation téléphonique dont l'enregistrement figure au dossier.
Quelques mois plus tôt, alors que démarrait une enquête qui allait durer près de six ans, le magistrat n'avait que des éloges à la bouche : "Cyril est une personne très attachante, il est très gentil. C'est un garçon qui a le cœur sur la main, adorable, charmant, bien élevé."
Bien né, aussi. Un pauvre fils de riches qui a baigné toute sa vie dans le béluga. Avant sa descente aux enfers, à l'âge où d'autres traînent à la sortie de l'école, Cyril de Lalagade joue entre les tables de La Maison du Caviar, le mythique restaurant de la rue Quentin-Bauchart, près des Champs-Elysées.